Même si ce n’était pas tout à fait dans mes plans, j’ai quand même demandé…

Pantalon de tailleur noir, veste et escarpins roses, rencontre avec Silvia Bravard. Elle fait partie de ces femmes expertes dans leurs domaines qui mènent des carrières passionnantes et ont toutes, comme point commun, d’avoir des origines, des parcours singuliers, des sources d’inspiration variées et surprenantes.  Elle jongle entre son poste de responsable de la branche Entreprise et Restauration Collective chez Nespresso et son rôle de maman (4 enfants de 15 ans à 4 mois). Le rendez-vous est donné dans un restaurant Corse du XVe arrondissement de Paris, proche du siège de Nespresso, pour un déjeuner entre deux réunions. Dynamique, drôle et bienveillante, Silvia Bravard nous a captivé en nous racontant ses origines, son parcours, ses inspirations et ses aspirations aujourd’hui.

Elle nous raconte ses choix et la manière dont elle poursuit sa carrière professionnelle sans rien sacrifier de sa personnalité ni de sa vie personnelle et de ses aspirations – nombreuses – qu’elle porte.

Origines & Parcours

Les PionnièresPeux-tu nous expliquer d’où tu viens ? Ton parcours ? Ce qui a motivé tes choix, les envies et challenges tout au long de ton parcours ?

Je suis issue d’une famille italienne installée à Nice depuis de nombreuses années. J’y ai passé toute ma jeunesse. Comme j’étais plutôt bonne en mathématiques et en biologie, j’ai fait une classe préparatoire « Math Sup ». Ces études m’ont passionnée, j’étais fascinée par le monde de l’humain. Quand il a fallu faire un choix pour sélection les écoles et postuler, je me suis souvenue d’une réflexion de mon papa : « tu sais Silvia, il y a plein de secteurs qui un jour vont bien, un jour vont mal, comme la banque et l’assurance, mais il y aura toujours un secteur qui marche, celui de l’alimentaire, parce que les gens auront toujours besoin de manger ». C’est comme ça que j’ai intégré l’Institut National des Sciences Agronomiques de l’Alimentaire et de l’Environnement, une école d’ingénieur.

Au fil des stages, je me suis aperçue que ces métiers ne correspondaient pas forcement à ma personnalité, je ne me voyais pas être chercheuse ou responsable d’une ligne de production. J’ai découvert le marketing lors d’un stage chez Danone lorsque j’avais 21 ans. J’étais captivée par ces gens qui prédisaient les besoins des consommateurs et passaient toutes leurs journées en réunion. Ce stage a été une révélation : j’ai complété mon cursus d’ingénieur par un Mastère Marketing à HEC et je suis ensuite revenue chez Danone, au service marketing.

 » Une révélation »

Au début de ma carrière, je rêvais d’être « directrice monde » d’un service marketing et je savais qu’un jour où l’autre, il me faudrait acquérir une vision commerciale. Même si ce n’était pas tout à fait dans mes plans, j’ai quand même demandé à ma responsable de l’époque de me positionner dans une équipe commerciale pour une année. Je n’avais pas de réel désir, ni de réelle envie de découvrir ce métier : le hasard a fait que je me suis retrouvée face à de gros comptes clients en grande distribution du type Carrefour, Auchan et Casino et c’est là que ça a vraiment commencé…

Premier coup de téléphone, j’appelle une acheteuse pour me présenter : mon interlocutrice me coupe la parole de manière très nette en me disant «Vous allez continuer remise promotionnelle sur la poêlée savoyarde que vous aviez faite l’année dernière? Parce que tant que vous ne la reconduisez pas ça ne m’intéresse pas de vous voir ». Et elle raccroche !

 Je venais de découvrir un champ des possibles.

Je me suis demandée ce que j’avais fait, pourquoi j’étais allée dans ce service alors qu’au marketing, les agences de publicité m’envoyaient du foie gras et des chocolats ! Passé ces premiers temps de turbulences, je me suis prise au jeu et j’ai réellement découvert et adoré la négociation. Au bout d’un an, quand il a fallu retourner au marketing, j’ai refusé. Je venais de découvrir un champ des possibles que je n’avais pas investigué jusqu’ici.

Si je n’avais pas osé prendre ce poste, je n’aurais pas découvert cet aspect de ma personnalité qui adore le contact avec autrui, la négociation, la résolution des conflits. On n‘est jamais à l’abri que ce que nous osions marche et nous plaise ou que cela nous construise et nous en apprenne plus sur nous-même.

Les Pionnières – Tu as presque 40 ans, quel regard portes-tu sur ton parcours ?

A presque 40 ans, j’assume mes origines, ma personnalité et surtout, j’ose. Je me connais mieux qu’à 20 ans et je suis désormais capable de dresser mon portrait tant sur le plan professionnel que personnel. Chacune de mes expériences professionnelles m’a apportée quelque chose et aujourd’hui mon poste chez Nespresso est le poste de la maturité. J’ai accepté ce poste en sachant ce que je ne voulais pas, ce que je ne pouvais pas faire, sur la manière de travailler, la charge de travail, le management… Avec la maturité, je sais plus rapidement ce que je ne veux pas, contrairement à l’âge de 20 ans où l’on accepte un peu plus les choses.

Finalement ce sont des expériences douloureuses qui permettent aussi de savoir ce que l’on ne veut plus. On peut faire preuve de résilience à certaines périodes et tenir bon, tout en sachant que pour la suite, un changement sera nécessaire. La maturité et l’expérience permettent de poser les limiter et d’assumer sa personnalité.

J’identifie aujourd’hui mes forces et mes faiblesses. Je sais que mes forces se trouvent dans le relationnel et dans la construction d’un projet avec une équipe alors qu’une de mes faiblesses réside dans la maîtrise des outils. J’ai passé beaucoup de temps à essayer de combler un retard sur les outils alors que finalement aujourd’hui je m’assume beaucoup mieux en disant que les outils ne sont pas mes points forts. Je m’entoure de personnes qui maîtrisent ces sujets et nous sommes ainsi complémentaires.

La richesse d’une équipe vient des forces et des faiblesses de chacun, c’est pour cela qu’il est important de se connaître, d’identifier ses forces et ses faiblesses et les assumer.

Les Pionnières – Est-ce qu’il n’est pas difficile en entreprise d’assumer ses forces et ses faiblesses ? Il pourrait être tentant de mettre de côté sa personnalité pour se conformer aux codes déjà définis.

En effet, c’est particulièrement difficile et surtout pour les femmes. Lorsque j’ai quitté Danone, j’ai intégré la société Marie. La société venait d’être rachetée et les nouveaux dirigeants nous ont présenté une photo du Comité de Direction dont ils étaient très fiers. Sur cette photo de 25 personnes, il n’y avait que des hommes. Un de mes responsables était néanmoins une femme. Une femme différente, créative, bouillonnante d’idées, avec un relationnel et un management un peu maternel. Elle déambulait pieds nus dans les couloirs, riait fort, assumait pleinement sa féminité en portant de profonds décolletés et mettait en avant ses différences.

Lorsqu’elle est arrivée dans l’entreprise, ma première réaction a été « mais il faut qu’elle arrête, cela ne correspond pas du tout aux codes de la société, jamais cela ne va fonctionner avec le comité de direction ». Mais elle a su rester elle-même, assumer qui elle était et s’imposer. Nous avons travaillé en binôme, je lui ai apporté un coté rationnel, elle m’a apportée son côté créatif. Je me suis rendue compte quelques années après que c’est elle qui avait raison et cela m’a incité moi aussi, à être moi-même et je m’en inspire encore aujourd’hui.

Les inspirations

Les Pionnières – D’autres femmes t’ont-elles influencé au cours de ta carrière ?

Beaucoup de femmes brillantes ont été source d’inspiration pour moi : j’ai eu la chance de travailler dans des entreprises ouvertes sur le sujet de la condition féminine. Même si les femmes n’accédaient pas forcement au 1er cercle du pouvoir, elles étaient prises en considération.

En revanche, j’ai aussi rencontré des femmes dont le modèle ne m’a pas du tout inspiré. Certaines, considérées comme des hauts potentiels dans l’entreprise, qui avait des codes de management très durs, très politiques, très masculins, qui ne me correspondaient pas et cela représentait tout ce que je voulais pas être et pas faire, même pour accéder à un poste à responsabilité.

Je ne voulais pas sacrifier ma personnalité et mes valeurs. Mais je ne blâme pas ces femmes car pour les générations précédentes, adopter des codes masculins était la seule manière de s’imposer, elles n’avaient pas le choix de faire autrement. Nous pouvons les remercier d’avoir ouvert la voie aux nouvelles générations de femmes.

Les aspirations

Les Pionnières – Qu’est-ce que tu mets en avant aujourd’hui dans ton management avec tes équipes ? Qu’est ce qui fait ta différence ?

Je crois beaucoup à la bienveillance. C’est une valeur qui me guide et il était important pour moi de trouver une entreprise qui cultive cette bienveillance, c’est le cas chez Nespresso. Il peut être difficile de prendre certain décisions mais la bienveillance reste fondamentale dans mes intentions.

Je n’hésite pas, encore une fois, à m’assumer avec mes équipes, jusque dans mes codes vestimentaires. Aujourd’hui, je porte une veste et des escarpins roses alors que les codes sont plus classiques chez Nespresso. J’essaie d’apporter une dose d’humour et de légèreté ce qui contribue à assumer mon rôle de femme. Je n’applique pas des codes masculins définis et parfois plutôt stricts. Je crois que c’est un acte managérial plus fort d’imposer ses différences et son caractère plutôt que d’adopter des codes qui ne nous correspondent pas.

Nous avons participé à un séminaire commercial il y a peu de temps et j’ai animé un atelier sur le bonheur. Si je n’avais parlé que de chiffres et d’efficacité, cet atelier aurait été plutôt banal. Alors finalement, le fait d’aborder la stratégie commerciale sous le thème du bonheur était plus disruptif et a marqué les esprits. Et cela entre parfaitement dans la stratégie de l’entreprise qui consiste notamment à créer du plaisir et du bonheur pour les consommateurs. J’ai la chance d’avoir un manager qui accepte cela, ce qui me donne de la légitimité pour entraîner les équipes dans mon sillon.

Avec cette maturité, je n’essaie plus de copier les méthodes qui ont déjà marchées, j’essaie au contraire d’innover. Je ne cherche plus à coller au plus près de la présentation PowerPoint que l’on voit systématiquement en réunion, j’essaie de déconstruire, de présenter à chaque fois quelque chose de nouveau. Que ce soit dans mon management au quotidien ou lors des conférences dans lesquelles j’interviens, je cherche toujours à présenter une perspective qui parlera aux équipes ou à l’auditoire et qui marquera les esprits.

« j’assume »

Les Pionnières – Tu parles de maturité, alors est-ce qu’oser c’est une question d’âge, ou est-ce ouvert à toutes les femmes ?

Les deux sont liées, c’est mon âge et la maturité qui me permettent d’assumer pleinement mon rôle de femme. Là où avant je voulais à tout prix rester dans un cadre en respectant les codes définis, aujourd’hui, je mets en avant le fait d’être une femme. Mon équipe est plutôt masculine et je m’aperçois que mes réactions et mes reflexes en tant que manager féminin sont différents d’un manager masculin. J’ai la chance d’avoir un auditoire plutôt réceptif, qui trouve intéressant d’avoir un autre point de vue. Je porte et j’assume cette différence, ce que je n’aurai pas fait à 20 ans.

Les Pionnières – Est-ce que tu penses être un « role model » pour les femmes de ton équipe et de ton entreprise ?

C’est difficile à dire, je ne sais pas si je suis un role model  mais le simple fait d’assumer ce que je suis remet en cause certains acquis pour les hommes. J’entends souvent dire en réunion « ah oui en effet, nous n’avions pas vu les choses comme ça mais pourquoi pas ! ».

« Pour ma fille qui a 10 ans, j’espère que lorsqu’elle accèdera au marché du travail, tout ça ne sera plus un sujet »

Les Pionnières – Comment aider les femmes à s’assumer et à s’imposer en entreprise ? Cela devrait-il venir des femmes directement ? Les entreprises, l’Etat devraient-il jouer un rôle selon toi ?

J’ai eu la chance de travailler dans des entreprises plutôt en avance sur leur temps sur ce sujet. Mais il y a encore beaucoup d’entreprises où la condition féminine et les obstacles qu’elles peuvent rencontrer ne sont pas pris en compte. Alors oui, nécessairement il faut que les entreprises se voient imposer certaines mesures. Je ne suis pas particulièrement pour les quotas de femmes dans les comités de direction, car finalement c’est la pire insulte que d’être choisi juste parce que l’on est une femme, bien sûr que l’on préfère être choisi pour ses compétences. Mais est ce que ce n’est pas le moyen d’accélérer le process ?

Pour ma fille qui a 10 ans, j’espère que lorsqu’elle accèdera au marché du travail, tout ça ne sera plus un sujet.

 

Les Pionnières – Tu es maman de plusieurs jeunes enfants, comment as-tu vécu tes grossesses dans l’entreprise ?

Mes deux ainés ont 8 et 10 ans. J’étais chez Marie pour mes deux grossesses. J’ai eu mes enfants à des moments pas forcément propices d’un point de vue professionnel mais c’était un bon timing d’un point de vue personnel et je ne regrette pas du tout. J’avais été témoin de licenciement de collègues dans des conditions difficiles, lors de mes précédentes expériences et je savais qu’à la fin ce qui reste, c’est la famille et les amis. Je n’ai pas hésité une seconde pour ces projets personnels.

A ce moment là, j’ai aussi eu la chance d’avoir un manager conciliant et attentif au bonheur de ses collaboratrices. Cela aurait plus difficile avec un manager plus « traditionnel ». On voit encore aujourd’hui une certaine réticence à embaucher des jeunes femmes de 27 ans, tout juste mariée et sans enfants, mais nous n’avons pas encore trouvé la solution pour que ce ne soient plus les femmes qui portent les enfants … (sourire).

Il est vrai que j’ai eu beaucoup de chances car à mes deux retours de congés maternité, j’ai eu des promotions.

Les Pionnières – Quelle est ton organisation au quotidien ?

Chez Nespresso, de nombreux collaborateurs ont une famille et doivent gérer certaines contraintes professionnelles. Il y a aussi des guidelines qui viennent de l’entreprise, comme le fait de ne pas organiser de réunions avant 9h30 ou après 17h30 et c’est très appréciable que cela vienne de l’entreprise. Je crois qu’un jour, cela fera partie de la culture de toutes les entreprises mais aujourd’hui le management et les ressources humaines jouent un rôle précieux pour fixer un cadre. A Paris, il est évident qu’assister à des réunions à 8 heures le matin alors que les écoles ouvrent à 9 heures n’est pas possible.

Les Pionnières – Est-ce qu’il y a des moments où tu as atteint tes limites ?

A un certain moment de ma vie, je gérais deux postes la journée, les devoirs, le bain, les repas et les couchers le soir et je me remettais à travailler jusqu’à 1 heure du matin. Je me suis surprise à avoir ces capacités de résistance. Au bout de quelques mois, je n’ai pas tenue physiquement et j’ai compris que je touchais mes limites : j’ai levé le pied et revu mes priorités. Je ne voulais en aucun cas sacrifier mes enfants, leur éducation, le temps passé avec eux…

Je suis convaincue que le rôle de la femme avec les enfants est essentiel et je ne voulais pas passer à côté. C’est la règle que je me suis fixée et j’ai ré-envisagé ma carrière professionnelle pour que mes impératifs professionnels soient compatibles avec mes choix personnels.

« Ose ! »

Les Pionnières – Est-ce que tu insuffles des choses différentes à tes fils et à tes filles ?

J’essaie de leur apprendre les mêmes choses et de leur appliquer la même éducation. Mais je vis seule avec mes deux enfants alors forcément, aux yeux de mon fils, c’est maman qui gère tout. Ce sera un défi lorsque mon fils sera un peu plus grand de lui apprendre que les tâches doivent être réparties.

Les Pionnières – Est-ce que tu arrives à trouver du temps pour toi ?

Je vis à 100 à l’heure, ma vie est une course et même si je me sens très bien, j’ai souvent eu l’impression que c’était un combat d’arriver à un équilibre. Aujourd’hui j’arrive à trouver du temps pour moi, notamment le matin. Je me lève vers 6 heures et organise ma journée avant que les petits se lèvent. Je prends de l’avance sur le quotidien en organisant les petits déjeuners, cartables, habits….

Je ne subis plus le temps qui passe.

« Ne pas me voir imposer l’agenda et maîtriser les évènements. »

Je passe aussi beaucoup de temps dans la planification, pour ne pas me voir imposer l’agenda et maîtriser les évènements. Je m’inspire également de certaines méthodes de développement personnel qui pensent que le matin en se réveillant il faut faire du sport, planifier et s’aérer l’esprit en lisant des choses qui sortent de ton cadre. Le pire est de se réveiller en lisant ses emails parce que le cerveau est directement fermé sur ta journée. Alors, je ne fais pas encore de sport le matin, mais je planifie.

Bien sûr, il y a parfois des urgences qui impliquent de modifier un peu ses principes mais je m’impose tout de même de me lever tôt et de ne pas lire mes emails le soir. J’ai eu cette mauvaise habitude durant une temps et je me suis rendue compte que me lever en lisant mes emails et m’endormir – toujours – en lisant mes emails n’était pas épanouissant pour moi.

Les Pionnières – Quel conseil donnerais-tu as une fille de 20 ans ?

Ose ! Ose tenter des choses pour tester, te construire et connaître tes limites.

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Les Pionnières

 

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